LKHATTAF, Abdelaziz (Né en 1967)

Une œuvre douce, poétique, empreinte de nostalgie dans laquelle les personnes, frappées comme des empreintes, s’enfoncent dans des sables mouvants, aspirées par une lumière venue d’un autre monde, celui de l’enfance et des rêveries. La peinture de A. Lkhattaf nous conduit vers une autre planète et nous met en apesanteur… « …La planète de Lkhattaf réserve en effet, des surprises que l’on décode peu à peu. Contraste entre le tumulte des tons qui claquent- jaunes, vertes, rouges, bleus intenses- et le silence assourdissant de personnages sans visage, suspendus sur de minuscules pieds, massives silhouettes trottinant vers de mystérieuses destinées. Seules, par deux, en groupe, elles se dirigent vers un horizon indistinct, nous tournant systématiquement le dos, flottant dans une matière incernable : eau, terre, ciel ? Nous sommes spectateurs d’un monde inconnu où nous entrons par effraction et qui ne se livre jamais par l’humanité de ses êtres, mais plutôt par leur absence à ce monde dans lequel ils se meuvent pesamment. Sans doute les contrées imaginaires d’Aziz Lkhattaf plongent-elles dans un onirisme baigné d’une clarté irréelle, venue d’ailleurs et pas seulement de l’enfance. A y regarder de plus près, cette abstraction, ce dépouillement, plongent leurs racines dans cette terre, dans cette culture marocaine dont Aziz est issu. Couleurs de la palette dans laquelle on retrouve les bleus de Tanger, la blancheur des sols brûlés, les siennes oxydés de Marrakech, les couleurs éclatants des teinturiers. Mais aussi force des empreintes plaquées sur le toile : vous êtes envahi par l’apparente incommunicabilité de ses personnages engoncés dans leurs djellebas. Hommes , Femmes ? l’uniforme cache les corps dont les visages sont tournés vers un ailleurs énigmatique Enigmatique : voilà le mot. La peinture d’Aziz Lkhattaf nous met devant l’énigme d’un univers où des silhouettes s’enfoncent, ici dans des sables improbables, là processionnent vers des marabouts éclatants de blancheur. Enfermées dans la gangue de tissus qui deviennent cocons, habitacles, forteresses, les impressionnantes « contrebandières » semblent d’énormes blocs surgis de temps anciens, des menhirs colorés où se détachent l’esquisse d’innombrables ballots suspendus. Nous ne verrons rien d’autre : pas un regard, pas une main retenant le haïk. Ici, les êtres ne sont plus, dans leur uniformité, que signes jetés, paroles tues. Univers ouvert sur les rêves que chacun accroche aux fenêtres multicolores qui scandent la toile, fenêtres plaquées sur des absences de murs. Sortant dans la touffeur de la place Jamaa El Fna, on secoue une sorte d’engourdissement qui nous enrobe. Il est difficile de quitter la planète d’Aziz et c’est avec un autre regard que l’on regarde, soudain, filer devant soi, dans les ruelles de la médina, les djellabas multicolores. » * Directrice de l’Institut Français de Marrakech